La poésie a toujours été très présente dans mes kaléidoscopes, depuis maintenant plus de huit ans, et j’ai le sentiment que, dans notre époque d’incertitude, d’inquiétude et même de désespoir, elle a ses mots à dire, à proclamer.
Dans certains pays elle a toujours eu droit de cité et j’avais été frappé en Irlande de voir à quel point elle était vivante et célébrée.
En Russie, en Palestine, en particulier, les poètes sont honorés et chacun connaît par cœur des poèmes de Mahmoud Darwich ou d’ Alexandre Pouchkine.
Mais c’est peut-être aujourd’hui en Iran que la poésie est la plus vivante au monde : la poésie persane est née au Xe siècle, de l’union de la poésie en moyen-iranien et de celle de la tradition arabo-musulmane. Omar Khayyâm et Rûmî sont toujours lus, récités et chantés mais c’est aujourd’hui le chœur puissant des poétesses iraniennes qui retentit, et l’anthologie établie et traduite par Farideh Rava aux éditions Bruno Doucey Iraniennes 155 poétesses de notre temps en témoigne avec vigueur.
Farideh Rava explique que si ces femmes ont choisi d’écrire de la poésie c’est qu’elle « est le premier mode d’expression en Iran, depuis la nuit des temps. Dès qu’on se téléphone, on glisse tous dans la conversation le distique d’un poète. Lorsqu’on s’écrit, lettre, mail ou même par les réseaux sociaux, toujours un poème s’invite sous notre plume. C’est d’autant plus présent que nous avons subi des décennies d’oppression de tous ordres.(…) en Iran, tout le monde décode et comprend ce qui se cache derrière un poème. On sait lire entre les lignes. »
Dans sa belle préface Rima Abdul-Malak ( qui fut une ministre de la culture moins « oubliable » que d’autres ! ) dit que « ce recueil est bien plus qu’une anthologie. C’est une armée littéraire qui pulvérise toutes les oppressions, toutes les interdictions, mais aussi toutes les simplifications. Une traversée de plusieurs décennies d’histoire, marquées par les guerres, les révoltes, les promesses trahies et les élans de renouveau. »
Tous les poèmes de l’anthologie ont trouvé un éditeur qui a réussi à les publier en Iran au cours de la période qui va de 1979, date de la révolution islamique au début de 2026.
Ce fut difficile de vous donner un petit aperçu de ce puissant souffle de liberté ou d’espérance :
Absent
Il est difficile
De dormir chaque soir
Avec le nid d’un oiseau
Dont l’arbre a été brisé
Par une tempête venue dont ne sait où
*
Excusez-moi Monsieur
Excusez-moi Monsieur
Un morceau de ciel s’il vous plaît
De ce côté là, un peu plus haut
À droite, près du sifflement
Juste un tout petit peu
Aussi grand qu’un ver luisant
Avez-vous une gomme
Pour effacer sur ma fenêtre ce point noir
Qui ne cesse d’effrayer les moineaux
Chahine Mansouri Arani
(née en 1960)
*
Je me mets debout
Je tourne la tête
Je me mets debout
Je tourne la tête
Je me mets debout
Et à chaque fois un oiseau blessé
Sort de ma gorge
Son chant ne me console pas
Je m’assieds près de ce courant
Et je jette une pierre
Sur mon image qui se reflète dans l’eau
Je souris
À la femme qui est lapidée
À chaque coucher de soleil
Azam Akbari
(née en 1983)
*
Un fil passe par un petit trou
Un fil regarde le monde par un petit trou
Un fil est coupé
Et un cerf-volant tire son enfance vers le ciel
Des fils pleuvent des nuages
Et le fil qui ne dort pas
Se détache d’une robe violette
La femme prend le bout du fil et le tire
Le poème s’ouvre
De la feuille arrachée
Un poème éclot
*
J’écris
Il se casse
Je le taille
Il se casse
Quelque chose s’agite dans le crayon
Ce poème ne veut pas être écrit
Niloufar Abha
(née en 1994)
*
La passionnée et généreuse Farideh Rava qui a établi et traduit cette anthologie viendra la présenter ce vendredi 16 octobre à 19h30 à la librairie Lucioles ( en partenariat avec Lettres sur cour) en compagnie de Roja Chamankar dont un beau court poème termine en beauté ce kaléidoscope qui s’est exceptionnellement évadé de la routine du samedi matin !
J’enlève
Le scorpion du ciel
Les plumes d’oiseaux de ma gorge
La fenêtre de la chambre
Les chiffres du cadran de l’horloge
Tu t’éloignes de moi
Tu deviens un poème en moi.
( Vous pouvez retrouver mon 257ème kaléidoscope: Femme Vie Liberté. Le combat des Iraniennes sur ce blogue )
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