Les trois personnes dont je vais évoquer rapidement l’existence qui s’est achevée il y a quelques jours avaient en commun un formidable appétit de liberté.
J’avais parlé ( voir K257 sur ce blogue ) de celle qui nous a quittés le plus récemment, à l’occasion de la parution en décembre 2023 du beau livre Femme Vie Liberté dont elle avait dirigé la publication. Vous aurez évidemment reconnu Marjane Satrapi. Sur 280 pages l’ouvrage réunissait trois spécialistes de l’Iran et dix-sept dessinateurs dont Johann Sfar, Pascal Rabaté et Coco qui parle d’elle dans le numéro de Libé de ce jeudi: « Toute sa vie elle n’aura eu de cesse de défendre la liberté du peuple iranien, la liberté des femmes face à l’oppression religieuse, la liberté de créer. Dans son monde entre noirceur et lumière, elle était rire et gravité, caractère et sensibilité, force et fragilité. Toute en contraste. Elle m’a fait aimer le noir et blanc, à l’instar de Cabu et Willem. Elle a compté pour des générations de dessinateurs, mais surtout de dessinatrices. Elle a montré que c’était possible. On aurait aimé être une mouche – celle sur son nez – pour lui murmurer de continuer. Punk is not dead : Marjane restera. Eternelle et rebelle.»
Il faut relire Persepolis et revoir l’adaptation en dessin animé que Marjane Satrapi en avait faite avec la complicité de Vincent Paronnaud: un roman graphique et un film d’animation autobiographiques sur l’enfance et l’adolescence de Marjane et ses combats pour la liberté: bouleversant et drôle.
Je ne suis pas certain que tous les lecteurs de ce kalléidoscope connaissent l’existence d’Areski, mort ce lundi a 86 ans. Il est beaucoup moins connu que sa compagne de toujours Brigitte Fontaine pour qui il a composé toute sa vie des chansons que je redécouvre sur ma vieille platine 33 tours.
C’est normal, fredonné et parlé davantage que chanté en 1975 par Areski et Brigitte Fontaine, n’a pas pris une ride et a gardé, grâce à un humour grinçant, sa charge subversive. François Morel en a proposé -en duo avec Rebecca Manzoni- un hommage aussi corrosif et drôle que l’original ( 3 minutes à écouter sur le site de Radio France.)
Je me souviens, avec beaucoup d’émotion, au festival du Lavandou, à l’époque où j’étais étudiant, de l’arrivée sur scène de la sublime Brigitte Fontaine -qui devait avoir 30 ans- juchée sur le dos d’Areski, la tête sur son épaule. Ils ont chanté ainsi, a cappella, leur première chanson qui me bouleverse à chaque fois: Nous avonstant parlé. Rarement deux voix se seront accordées à ce point … Si le cœur vous en dit, voici le lien: https://youtu.be/zW8Tk7OlTuY
Comme le dit Jacques Denis dans son bel article de Libération : « Areski Belkacem Composait des musiques juste comme il entendait vivre sa vie : librement. »
Loin de moi l’idée de retracer en une quarantaine de lignes le bon siècle d’existence d’Edgar Morin, ce penseur de la complexité qui s’est éteint à plus de 104 ans. Les lignes qui suivent reprennent en partie le kaléidoscope que j’avais rédigé pour ses 100 printemps ( voir K152)
Quelques jalons de cette vie d’une exceptionnelle richesse:
En 1936, à l’âge de 15 ans, il milite pour l’Espagne républicaine, contre la dictature de Franco. Dès 1938 il rejoint une formation pacifiste et antifasciste et c’est en entrant dans la résistance qu’Edgar Nahoum prend le pseudonyme de Morin.
Membre du parti communiste dès 1941 il s’en éloigne en 1949 et en est exclu en 1951 , l’année où il publie « L’homme et la mort » , un livre essentiel, constamment réédité dont Georges Bataille dira: « L’immense curiosité de l’auteur fait de son livre une somme d’érudition qui étonne…nous restons décidément frappés par une exceptionnelle ouverture d’esprit… »
Edgar Morin s’engagera contre la guerre d’Algérie et le colonialisme. Les titres de ses livres prouvent son immense curiosité : « Les Stars », « Mai 1968: la brèche », « La rumeur d’Orléans ».
Je le découvre en 1970 à l’âge de 20 ans avec son « Journal de Californie » qui m’ouvrait des horizons nouveaux avec ce refus de la pensée binaire et son incroyable ouverture d’esprit: « Or maintenant, je comprends que jamais la politique ne fera quelque progrès tant qu’elle n’aura pas échappé à la pensée alternative et au binarisme manichéen (…) Il faut une pensée en activité permanente, qui surmonte sans cesse la pesanteur binaire/ alternative, il faut du génie permanent pour échapper à la pensée sur rail. Peut-on songer à faire la révolution, pour libérer le génie, sans lui avoir au préalable retiré ses chaînes mentales ? » C’est aussi dans ce livre prémonitoire que j’entends pour la première fois utiliser le mot « écologie »et que je lis des phrases comme celle-ci: « L’homme ne doit plus être le maître, souverain, possesseur de la nature. C’est la nature qui doit faire sa révolution dans l’homme. »
De 1977 à 2004, Edgar Morin s’attelle à son grand œuvre: « La Méthode » , six volumes d’une vaste réflexion sur les concepts clés de sa philosophie.
Leçons d’un siècle de vie , écrit à l’âge de 100 ans, ( réédité en poche dans la collection Pluriel) montre encore une fois l’insatiable curiosité de ce penseur humaniste de la complexité. Il invite son lecteur à la lucidité, à la vigilance et à l’esprit critique. Voici quelques-unes des réflexions en conclusion du livre:
-L’humain n’est ni bon ni mauvais, il est complexe et versatile.
-L’élimination totale du risque conduit à l’élimination totale de la vie.
-Le principe de précaution n’a de sens qu’associé à un principe de risque, indispensable à l’action et à l’innovation.
-À la doctrine qui répond à tout, plutôt la complexité qui pose question à tout.
-Pour bien vieillir, il faut garder en soi les curiosités de l’enfance, les aspirations de l’adolescence, les responsabilités de l’adulte, et dans le vieillissement essayer d’extraire l’expérience des âges précédents.
On peut en effet se demander, avec le jeune Edgar si la capacité d’indignation, le sens de l’humour, le refus des œillères et une insatiable curiosité ne sont pas de puissants remèdes pour rester jeune d’esprit.
Cyril Dion, qui l’a rencontré il y a une quinzaine d’années, témoigne de son incroyable jeunesse: « À près de 90 ans, il était plus indigné, révolté, jouisseur que des gamins, trois fois plus jeunes que lui. Jusqu’au bout, il a gardé une urgence à vivre. Un soir, au festival du livre de Mouans-Sartoux, à près de 100 ans, alors que nous avions à peine fini de dîner, il s’est levé et a jeté à la cantonade : moi, je vais danser! »
Edgar Morin, au fil de plus de soixante ouvrages, a cherché en permanence à relier les savoirs, à remettre en cause les idées reçues, sans jamais s’enfermer dans une identité close. Cet amoureux de la vie nous a donné jusqu’à 104 ans des leçons de jeunesse, des leçons de solidarité et de liberté.
Dans un entretien en 2021 dans la matinale de France Culture, il lançait un appel à la jeunesse qui n’a rien perdu de son actualité: « C’est la jeunesse qui prend en main les grandes révolutions. C’était le cas de celles du XIXe siècle, en 1830 et 1848. Mais aussi pendant la Résistance. Nous avions entre 20 et 23 ans. Nos chefs avaient entre 28 et 30 ans. C’est la jeunesse qui est le grand acteur de l’histoire. Aujourd’hui, se sentir pleinement intégré dans cette aventure pour construire le meilleur et éviter le pire a quelque chose qui peut tonifier une jeunesse en perte de sens. »
Sa pensée vivra longtemps après sa mort grâce à la fondation créée par sa brillante épouse Sabah Abouessalam avec qui il a écrit « L’homme est faible devant la femme. »
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