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KALÉIDOSCOPES !

Fragments culturels paraissant chaque samedi matin

 Kaléidoscope 338: 38,rue de Londres.De l’impunité, Pinochet et le nazi de Patagonie.

         

                                                   

  Je redonne les clés de mon kaléidoscope à Cécile Douyère qui nous a présenté avec talent, il y a quelques mois la relecture d’Anton Tchekhov par Jacques Rancière (K321) et la distinction éclairante que fait Laure Murat entre récriture et réécriture (K324). 

   Au début de sa chronique, si Cécile précise qu’elle ne se souvient plus de ce qu’elle faisait le 16 octobre 1998 ( et moi non plus! ) j’ai en revanche un souvenir précis -25 ans plus tôt- de cette sinistre soirée du 11 septembre 1973 où le monde a appris le coup d’état au Chili du général Pinochet -avec le soutien actif des USA- et la mort du président Allende. Un 11 septembre aujourd’hui occulté par celui de 2001. Les 16 ans de dictature militaire qui ont suivi ont coûté la vie à des milliers de personnes et on estime que 40 000 personnes ont été torturées.

 « Je ne sais pas si vous vous souvenez de ce que vous faisiez dans la soirée du 16 octobre 1998 ? Pour ce qui me concerne je ne m’en souviens pas, et je le regrette, car ce soir-là un évènement majeur de l’évolution de la justice internationale se mettait en marche. J’aurais pourtant dû être aussi stupéfaite que satisfaite puisque l’inconcevable était enfin survenu : alors qu’il se reposait dans la chambre 801 de la London Clinic de Marylebone à Londres, après une opération bénigne du dos, le sanguinaire général Augusto Pinochet Ugarte venait d’être arrêté par un officier de police de Scotland Yard.

   Je me souviens par contre très bien, toute petite (une dizaine d’années au plus), d’avoir été extrêmement choquée par la caricature d’un dessinateur que m’avaient montrée mes parents. Je n’ai pas réussi à la retrouver, mais elle est très vive dans ma mémoire ; on y voit un stade de foot dont la pelouse est parsemée de croix symbolisant des tombes. Je sais, parce qu’on me l’a expliqué alors, que c’est cela, le Chili de Pinochet.C’est donc avec un intérêt tout particulier que j’ai entamé la lecture de 38, Rue de Londres, sous-titré De l’impunité, Pinochet et le nazi de Patagonie que vient de faire paraitre Philippe Sands aux Éditions Albin Michel. Sands est un avocat international franco-britannique, professeur de droit à L’University College de Londres et sans doute un des acteurs du droit international qui a le plus à cœur de nous faire partager, avec pédagogie, les avancées d’une discipline qui chemine avec lenteur, mais précision et détermination, vers un monde dans lequel les tortionnaires de tout poil ne pourraient plus, où qu’ils aillent, se planquer, échapper à la justice des hommes. On doit à Philippe Sands l’époustouflant Retour à Lemberg où il nous faisait revivre étape par étape la longue construction conceptuelle qui permit d’aboutir à la création des deux catégories juridiques que sont le génocide et le crime contre l’humanité, La Filière, une analyse très fine de la vie d’ Otto Wätcher dont le fils nie encore aujourd’hui l’implication dans les crimes nazis ainsi que La dernière Colonie, hallucinant combat des iles Chagos contre une Grande-Bretagne qui ne sort pas qu’un peu égratignée de la lecture de l’ouvrage. Et si les livres de Philippe Sands sont aussi passionnants c’est qu’il part à chaque fois mener l’enquête lui-même, rencontrant les acteurs ou les descendants de ces épisodes historiques qui ont fait notre Histoire, traquant la moindre page d’archive permettant de cheminer vers la vérité.

   Dans ce récent opus consacré à Pinochet, Phillipe Sands ne se contente pas de nous raconter l’incroyable bataille juridique qui s’est déroulée à Londres -ainsi qu’en Espagne qui portait l’accusation pour les familles des victimes du dictateur- mais Il tresse brillamment avec cette première ligne narrative, et dans un suspens digne d’un thriller, une seconde enquête, une enquête qui vise à comprendre le rôle, sous la dictature chilienne, d’un ancien nazi, Walther Rauff, dramatiquement connu pour avoir été l’ingénieur des premières chambres à gaz mobiles élaborées sous le troisième Reich. L’ironie du sort veut que Rauff, qui par ailleurs fut, après son arrivée en Amérique du sud, recruté par les services secrets ouest-allemands (si, si ! vous avez bien lu), échappera à l’extradition en avril 1963  parce que la cour suprême du Chili décida qu’une période de prescription de 15 ans en vigueur au Chili la privait de toute compétence pour juger des actes commis en 1942. Pinochet, lui, au terme d’une procédure comme seul je pense le droit international peut en offrir, se verra reconnu passible d’extradition par la justice britannique. Mais voilà ! après des années de bataille juridique et alors que le droit avait enfin parlé de façon définitive, les gouvernements parviendront à se mettre d’accord pour que des analyses médicales fallacieuses permettent le retour d’un général soi-disant sénile et que sa justice nationale attend de pied ferme. On est assez stupéfaits de relire comment toute cette mascarade se tient durant le gouvernement Tony Blair, et alors que Miss Thatcher joue les prolongations en allant visiter son ami Augusto et sa tendre épouse dans leur lieu d’assignation à résidence ! Nous savons malheureusement tous que les promesses de la justice chilienne n’ont pas été tenues, et que Pinochet mourra gentiment à 91 ans d’une crise cardiaque, sans jamais avoir été condamné au Chili. 

   Une des grandes qualités des ouvrages de notre avocat tout terrain est de toujours maintenir une note optimiste (dans son métier il en a bien besoin !). Philippe Sands, qui se bat depuis plus de 10 ans pour représenter les iles Chagos, sait que les victoires se font attendre très longtemps, et nous montre combien ce qui peut sembler être un échec a été en fait un pas formidable en matière de progression de la compétence internationale, la possibilité pour certains crimes d’être poursuivis partout dans le monde. Les choses ont ainsi vraiment bougé au Chili où Pinochet a été mis en examen à son retour dans plusieurs affaires et elles ont bougé partout, en Afrique du Sud, au Rwanda et ces avancées d’hier seront encore plus essentielles demain contre ceux qui sèment la peur et la désolation au cœur de l’Europe ou ailleurs. L’ouvrage met enfin en lumière le rôle sans doute très important que Walther Rauff a joué auprès de la DINA, les services secrets chiliens, dans l’élaboration de plans minutieux pour éliminer toute trace physique des corps torturés des prisonniers politiques.

   Alors, même si ce procès-là reste à faire au Chili (et bien d’autres partout) et que les familles des victimes mènent des combats épuisants contre les tortionnaires et le temps qui passe qui les absout miraculeusement, Philippe Sands nous demande de croire -rien qu’un peu pour ne pas baisser les bras- que le droit international marque chaque jour des points et que l’impunité recule ! »


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