C’est avec beaucoup d’émotion que je me souviens du spectacle qui m’a permis de découvrir une nouvelle manière de faire du théâtre: c’était en 1971, la troupe du Théâtre du Soleil avait installé son chapiteau à Villeurbanne dans le vieux quartier du Tonkin sur la place Rivière, à l’époque épicentre des Puces dominicales.
   1789, avec en sous-titre, une citation de Saint-Just claquant comme un étendard: « La révolution doit s’arrêter à la perfection du bonheur ». En entrant dans le chapiteau on voit les comédiens en train de se maquiller et de revêtir leurs costumes. Cinq aires de jeu surélevées, reliées par des passerelles, délimitent un parterre central où nous sommes debout, invités à nous déplacer vers l’un ou l’autre des plateaux de bois. Je me souviens encore de la scène de la prise de la Bastille, les comédiens-bateleurs nous faisant signe à mi-voix de nous approcher d’eux, leurs voix, au début hésitantes, murmure se muant peu à peu en grondement, se déployant dans la coupole du chapiteau, voix scandées par le battement régulier et croissant des timbales. Au départ assis, les bateleurs se sont peu à peu relevés, ils crient puis hurlent les derniers moments de la prise de la Bastille. Nous sommes ensuite emportés par la fête qui enflamme le peuple de Paris, les tréteaux se transforment en baraques foraines, où se côtoient marionnettistes, lutteurs et acrobates…

   Cette création collective mise en scène par la passion d’Ariane Mnouchkine restera à jamais gravée dans la mémoire d’une génération de spectateurs.

   Dès cette époque la troupe du Théâtre du Soleil – 70 personnes dont 40 comédiens de 20 nationalités différentes, chacun touchant le même salaire- s’installe à la Cartoucherie de Vincennes, vaste espace délaissé par l’armée, lieu convivial où Ariane accueille elle-même les spectateurs et déchire leur billet dans ce grand hall où l’on pourra boire et se restaurer à l’entracte de spectacles pouvant se dérouler sur plus de quatre heures.

   Pendant 60 ans, le Théâtre du Soleil nous a ouvert les yeux sur le monde, nous a fait rêver, nous a émus, nous a rassemblés, nous a offert une vision poétique. 

   Nous ne pourrons oublier le mouvement de ces immenses draps de toile représentant la mer déchaînée qui menace d’engloutir les migrants dans Le Dernier Caravansérail.

   Nous ne pourrons oublier la puissante pulsation de la musique jouée sur scène par l’impressionnant homme-orchestre Jean-Jacques Lemêtre. 

   Il faudrait pouvoir citer toutes ces créations: les Atrides et les trois pièces d’Eschyle, Agamemnon, les Choéphores et les Euménides. Les Éphémères en 2006, Les naufragés du fol espoir en 2011, Macbeth de Shakespeare en 2014…

   Je me souviens que la troupe s’était installée à Vienne au Manège -modèle un peu réduit de Cartoucherie- pour y jouer pendant plusieurs jours Le Tartuffe de Molière ( à qui Ariane Mnouchkine a consacré  en 1977 un film puissant et émouvant de plus de quatre heures). Cette dénonciation du fanatisme religieux demeure plus que jamais d’actualité.

    La troupe répète en ce moment son nouveau spectacle intitulé provisoirement « War Rooms », né de la guerre en Ukraine. Ce sera encore une fois l’occasion de s’interroger sur le rôle du théâtre et sa capacité à représenter notre époque.

   Dans un monde où la place du théâtre s’est peut-être rétrécie, Ariane Mnouchkine préfère retenir dans les derniers mots du bel entretien qu’elle donne à Télérama cette semaine (belle photo de la jeune Ariane en couverture) que « le théâtre, c’est de la chair, des acteurs pour de vrai, de la poésie pour de vrai. Il renaît sans cesse, il est sans rival, il est dans nos gènes. Il est indestructible. Il y a en chacun de nous une envie de jouer et il y aura toujours des gens pour partager ce jeu. Jouer à ériger une barricade. Une barricade contre le mensonge, l’ignorance, la haine, l’hybris. »

                     

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