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KALÉIDOSCOPES !

Fragments culturels paraissant chaque samedi matin

 Kaléidoscope 344: La guerre des mots de Barbara Cassin.

 

   Je donne à nouveau les commandes de ce kaléidoscope à Cécile Douyère, dont vous pourrez retrouver les trois dernières remarquables contributions ( K321, 324 et 338 sur  ce blogue )

   C’est aussi pour moi l’occasion de vous dire que ce blogue vous est ouvert pour vos commentaires, vos remarques, vos critiques… qui ont permis, ces dernières semaines d’amplifier sa fréquentation: merci pour ce renouveau d’activité.

Je  serais ravi qu’en 2026 d’autres voix que la mienne s’y expriment: coups de cœur pour un roman, un film, une exposition, une bande dessinée, un essai philosophique ou politique… cris de révolte ou d’admiration… À vous la parole!

 

   Barbara Cassin est en colère, une urgente colère qui donne à son dernier court essai, La Guerre des Mots sous-titré Trump, Poutine et l’Europe (Flammarion), une dimension combattive et presque parfois un zeste emportée, mais qu’on aime bien ! C’est qu’il s’agit désormais, nous dit-elle, de nous battre, de nous battre avec les armes avec lesquelles nous sommes quotidiennement attaqués par deux maîtres ès langage qu’il ne faudrait surtout pas sous-estimer. En effet, même si le premier utilise le vocabulaire d’un enfant de cinquième assorti d’une grammaire plus primaire encore et que le second n’hésite pas à parler l’argot des bas-fonds russes qu’est le Mat, Trump et Poutine ont respectivement intégré l’une des plus fondamentales leçons de la philosophie du langage, à savoir son caractère performatif. Si les Grecs le savaient déjà, c’est néanmoins le philosophe John Austin qui le théorisera de façon magistrale dans sa célèbre formule et ouvrage éponyme « How to do things with words », traduit en français par le très explicite « Quand dire c’est faire ». Que nous dit Austin ? Que contrairement au proverbe de nos grand-mères – les paroles s’envolent – les mots agissent ; que parler peut produire des effets très concrets et permanents dans le réel à la manière dont le fait un juge qui déclare une audience ouverte ou, un maire, deux personnes unies par les liens du mariage.

B031D664-C23E-4099-95E7-C87FFFCC22E7.pngEt au petit jeu de la parole reine et du doing things with words, les deux animaux politiques qui gouvernent à l’Est et à L’Ouest excellent ! Ils ont admirablement compris qu’en maîtrisant le langage, en supprimant des mots pour supprimer des choses, en développant une novlangue dans le plus pur style orwellien, ils parviennent à maîtriser et même à transformer la réalité. Helléniste et philologue, Barbara Cassin nous propose ici une analyse précise et érudite des modes de communication utilisés par les deux autocrates. Elle met au jour, en comparant leurs points communs et leurs différences, les processus mis en œuvre pour faire de leur langage une de leurs plus efficaces armes de conquête. Dans une grotesque mise en scène viriliste, ils partagent par exemple une « silenciation » des sujets ou des individus (Climat, Guerre, Navalny, …) afin d’en nier l’existence, ils interdisent des mots dans la rédaction des documents officiels et déroulent des storytelling simples et inventifs qui parviennent à convaincre, beaucoup plus qu’on ne le croit, ceux qui ne demandent qu’à croire et ont un grand besoin d’histoires. Mais au milieu des faits alternatifs qu’ils énoncent décomplexés sans sourciller ni rougir, Trump se vautre dans une vulgarité généralisée et dans des insultes basiques là où, le plus énigmatique et glacial Poutine, choisit, lui, avec une précision quasi sociologique son niveau de langue en fonction de l’interlocuteur auquel il a affaire. Leur panoplie semble dramatiquement complète et, nous alerte Barbara Cassin, fonctionne ! Car s’ils croient au pouvoir performatif du langage, ils font également souvent, au mépris des incrédules et parfois de notre faiblesse à ne pas réellement les écouter ou les entendre, ce qu’ils ont dit qu’ils feraient (augmenter les droits de douane, interdire des livres, ouvrir des forages de gaz de schiste ou envahir ce pays insolent qui s’abandonne décidément trop dans les bras de l’OTAN). La guerre des mots est enfin une guerre dont l’Europe pourrait bien être le véritable ennemi numéro un. Cependant, la philosophe qui sait combien le concept de vérité peut également contenir son propre poison, nous enjoint à nous battre avec une arme encore plus aiguisée, celle de la culture. C’est parce que le langage peut effectivement construire le réel qu’elle nous invite à le voir comme ce que les grecs nommaient un pharmakon, quelque chose qui est tout à la fois remède et poison. Seul le langage, espère-t-elle, peut et pourra demain résister au langage. C’est avec la culture, pas une culture figée ou enfermante, mais une culture diversifiée, ouverte sur le monde et qui fait de la contradiction son plus performant poumon que nous avons encore, peut-être, une chance de ne pas perdre la guerre des mots. 

   La guerre des mots est aussi au cœur de 1984. Un chef d’œuvre absolu qu’il faut lire et relire pour mesurer à quel point Orwell fut un visionnaire incomparable, un génie. Et peut-être vous rappellerez-vous ou y découvrirez-vous le mantra politique d’Oceania – l’empire au pouvoir de 1984 – ce slogan en « Newspeech » visible sur tous les murs et par tous :

« Guerre est Paix

Liberté est Esclavage

Ignorance est Puissance ».

Oui, on croirait entendre du Trump ou du Poutine dans le texte. Glaçant !!!


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