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KALÉIDOSCOPES !

Fragments culturels paraissant chaque samedi matin

 Kaléidoscope 343: Ultime canopée pour Francis Hallé.

           

  On ne peut pas dire que cette année 2026 commence sous les meilleurs auspices ( mon correcteur m’a proposé hospice!) un mot dont le « Robert culturel »  m’apprend qu’il est apparu dans la langue française en 1355, avec le sens d’heureux présage, emprunté au latin auspicium, de avis « oiseau » et spicere « examiner ». Vos cours d’histoire de l’époque romaine vous sont évidemment revenus en mémoire avec cette observation des oiseaux et les présages tirés de leur vol et même de leurs chants. De l’oiseau à l’arbre il n’y a qu’un pas , ou plutôt un battement d’ailes …

  Mais le pire n’étant jamais sûr, je nous souhaite une année riche en émotions en n’oubliant pas cette maxime prononcée par Rosa Luxembourg il y a plus de cent ans: « On peut s’émerveiller du monde tout en s’en inquiétant. »

  Mon dernier kaléidoscope consacré au « Chant des forêts » illustre bien cette pensée. Le très beau film de Vincent Munier aura(it) certainement plu à Francis Hallé qui est mort aux dernières heures de 2025 à 87 ans. Avec lui, savoir s’émerveiller sur la nature, s’émerveiller devant l’ingéniosité des arbres, allait de pair avec la volonté de faire partager sa passion pour les plantes et les arbres. En témoigne le film réalisé par Luc Jacquet en étroite collaboration avec Francis Hallé. Il était une forêt m’avait émerveillé à sa sortie en 2013: on y admirait les dernières grandes forêts du monde, le forêts primaires d’Afrique ou d’Amazonie. On y voyait Francis Hallé en train de dessiner les arbres pour mieux les comprendre: « Être assis tout en haut d’un grand arbre et avoir du temps pour dessiner, c’est pour moi le vrai bonheur. » Vincent Munier a participé à ce beau projet… et la chanson du film est signée et interprétée par… Emily Loizeau !

   Mais l’idée de génie de Francis Hallé a été d’inventer, en relation avec un concepteur de montgolfières et un ingénieur, un véritable observatoire ambulant posé sur la cime des forêts primaires, cette canopée qui a révélé l’incroyable réserve de biodiversité des hautes sphères des arbres des tropiques.

   À partir de 1986 et jusqu’en 2003, cet extraordinaire «Radeau des cimes » va se poser sur la canopée des forêts du Congo, de Guyane, du Gabon et de Madagascar.
  « C’est un espace vierge, comme les glaciers des hautes montagnes. Nous nous sommes posés dessus en montgolfière… Imaginez, à perte de vue, des moutonnements de feuillages émeraude, des frondaisons si denses qu’on croit pouvoir marcher dessus, des couronnes d’arbres en fleurs, des cathédrales de branchages, des animaux extraordinaires, partout… À l’arrivée de la nuit un concert inimaginable monte, les hurlements des singes, les trilles des oiseaux, les coassements de milliers de grenouilles, et tous ces insectes qui cliquettent, de toutes les tailles !

Ah, toutes ces nuits passées à la belle étoile, au milieu des lucioles, avec la Voie lactée au-dessus! »

  Francis Hallé, ce grand explorateur du vivant, savait que son projet de recréer une forêt primaire en Europe de l’Ouest ne verrait pas le jour de son vivant: « elle s’étendrait sur une zone transfrontalière ( entre la France, la Belgique, l’Allemagne, la Suisse et le Luxembourg) de 70 000 hectares. Cette surface est nécessaire pour abriter toute la faune d’une forêt primaire européenne, et notamment des loups des ours, des bisons… ». L’association qui porte son nom est bien déterminée à concrétiser ce rêve utopique.

   Je ne me lasse pas de feuilleter son Plaidoyer pour l’arbre ( publié il y a plus de vingt ans chez Actes Sud) livre d’une grande éloquence, avec une centaine de dessins de sa main. On y voit celui du jujubier de Libye haut de seulement 2 mètres à côté de la Diptérocarpe de Sumatra qui s’élève à 60 mètres et n’a que 2 mètres de racines alors que le jujubier en a 60! Le livre révèle la profonde et mystérieuse « altérité » de cette « magnifique créature qui vit sur terre depuis 380 millions d’années. Des milliers d’arbres sur la planète ont plus de 3000 ans ( peut-être plus pour longtemps !) et le houx royal de Tasmanie atteint 43 000 ans. 


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