Plus d’une semaine après l’emprisonnement du très populaire maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, de très nombreux Turcs sont descendus dans la rue pour dénoncer cette arrestation arbitraire du principal rival pour la prochaine présidentielle du sultan Recep Erdogan à qui l’élection de Donald Trump a donné des ailes.
À l’heure où j’écris ces lignes, il est difficile de savoir si le peuple turc devra continuer à courber l’échine. À ce jour plus de 2000 personnes ont été arrêtées pour avoir participé à ces rassemblements déclarés illégaux par un pouvoir de plus en plus dictatorial. Cette fois-ci la jeunesse est massivement mobilisée et n’envisage pas d’arrêter la contestation avant d’avoir obtenu la libération d’Ekrem Imamoglu qui a obtenu, le dimanche de son arrestation, pour l’élection présidentielle de 2028, l’investiture du CHP, le parti républicain du peuple, parti laïc de Mustafa Kemal, le fondateur de la république turque grâce à un vote qui a mobilisé 15 millions de personnes.
Mais la pratique des arrestations arbitraires n’est pas une nouveauté dans un pays dirigé d’une main de fer depuis plus de vingt ans par le grand vizir Erdogan: mon kaléidoscope écrit il y a plus de quatre ans fait référence à des manifestations similaires à Ankara et Istanbul en 2012:
“Je me suis réveillé.
On sonnait à la porte.
J’ai jeté un œil au réveil électronique à côté de moi … “5:42”, les chiffres clignotaient.
“La police”, me suis-je dit.
Comme tous les opposants de ce pays, chaque soir je m’endormais imaginant qu’à l’aube, on frapperait à ma porte.
Je savais qu’ils viendraient.
Ils sont venus.
J’avais même préparé des habits spécialement pour mon arrestation et les jours qui suivraient.”
Ainsi commence le livre poignant et beau d’ Ahmet Altan ” Je ne reverrai plus le monde. Textes de prison” ( traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes) aux éditions Actes Sud et disponible aujourd’hui dans la belle collection de poche Babel.
Ahmet Altan est romancier, essayiste et journaliste. En 2012 des milliers de personnes manifestent à Ankara et Istanbul. Les arrestations commencent dès le lendemain. Ahmet Altan ( ainsi que son frère Mehmet) fait partie des milliers de fonctionnaires, militaires et journalistes accusés d’avoir fomenté un coup d’état. Il sera condamné à perpétuité pour un motif complètement absurde : il aurait fait passer un message subliminal subversif lors d’une émission de télévision !
Et pourtant son livre n’est pas une lamentation, c’est un hymne à la liberté, une ode à l’imagination, une réflexion sur les pouvoirs de la littérature, une méditation sur l’importance des miroirs: ” Le miroir te regarde, il prouve que tu existes. (…) Il leur avait suffi de nous enlever les miroirs pour nous éliminer.” Ahmet Altan démonte avec humour les rouages de l’oppression carcérale, il convoque ses souvenirs pour voyager dans le monde entier, pour sentir la vibration de l’univers. Par la force des mots et de son imagination l’auteur nous donne une leçon de liberté : ” Jusqu’à ce jour, pas un matin je ne me suis éveillé en prison.”
Le dernier chapitre du livre intitulé “Le paradoxe de l’écrivain” montre que les barreaux des cellules sont incapables de couper les ailes de l’imagination des écrivains. En voici les dernières lignes:
” Je parcours le monde depuis une cellule de prison.
Ainsi qu’aisément vous l’aurez deviné, j’ai pour moi le divin orgueil des écrivains, qu’ils confessent rarement et pourtant se transmettent , depuis des millénaires, d’une génération à l’autre, et j’ai pour moi aussi cette confiance que la littérature, telle une coquille avec sa perle, m’a accordée de faire grandir en son sein, et j’ai pour moi encore cette cuirasse faite de tous mes livres, qui me protège et me rend invincible.
J’écris cela dans une cellule de prison.
Mais je ne suis pas en prison.
Je suis écrivain.
Je ne suis ni là où je suis, ni là où je ne suis pas.
Vous pouvez me jeter en prison, vous ne m’enfermerez jamais.
Car comme tous les écrivains, j’ai un pouvoir magique : je passe sans encombre les murailles.”
Et un grand merci à mon ami Joël Vernet, voyageur et poète, auteur de plus de 60 livres, attentif lecteur ( et parfois acteur) de mes kaléidoscopes du cadeau de ces lignes que lui ont inspiré la lecture de “Je ne reverrai plus le monde “
« Souffle de la lumière
Pour Ahmet Altan
Si j’étais en prison, je ne verrais plus les arbres, seulement un coin de ciel par le soupirail. Et la lumière ne surviendrait que malingre sur le grabat. Je ne suis pas en prison, mais d’autres y sont, simplement pour avoir commis le délit d’aimer les arbres, la lumière et la vie. Je lis leurs livres, lorsqu’ils écrivent. Je découvre aussi les témoignages de ceux qui ne savent ni lire ni écrire, mais que l’on a jetés derrière les barreaux pour le seul fait d’aimer la vie par-dessus tout, la vie, la paix, l’amour. Alors, être libre et regarder un arbre, un amour, quoi de plus grand que cette chose si simple ? Si j’étais en prison, penser à cela serait tout mon bonheur. Mais puisque je suis dehors, que je n’oublie jamais la lumière rare qui va jusqu’au fond des cellules ! Ce matin, en ouvrant la fenêtre de la chambre, j’ai pensé à toutes celles, à tous ceux qui survivent grâce à la plus petite des lueurs qui soit : elle traverse les feuillages, le monde. Elle nous rapproche les uns des autres. Je ne sais pas pourquoi, mais l’arbre, sa lumière, m’ont toujours donné de l’espérance. Je n’oublierai pas les oiseaux qui arrivent par le ciel. J’envoie ces quelques phrases pour que les oiseaux les emportent par-delà les montagnes et les mers. Les nuages. Ainsi sont peut-être les livres qui donnent quelque force. »
Après la lecture de « Je ne reverrai plus le monde », partez à la découverte de Madame Hayat, un livre solaire lui aussi écrit en prison, un hymne à la liberté et à l’amour.
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