Une maison isolée dans un paysage nu auprès d’un arbre qui la caresse et s’élance hors de la case.
Une boîte de pâté de porc vide et un couteau.
Une dizaine de pinceaux s’échappant de leurs boîtes.
Un pilulier à quatre cases ouvert.
Le visage d’un vieil homme à lunettes au crâne dégarni, penché…
Ce sont les cinq cases de la première page sans texte de l’insensé, le nouveau récit graphique de Manu Larcenet.
Dès la deuxième page on verra que le vieil homme est penché sur sa table à dessin.
Il faudra attendre la huitième page pour que quelques phylactères nous renseignent sur l’identité de Francis Barbot dont on va découvrir le destin pendant les 160 pages suivantes.
Dans un très bel entretien donné à Stéphane Jarno pour Télérama, Manu Larcenet dit que c’est en regardant un documentaire consacré au Garçon et le héron, le dernier film de Hayao Miyazaki, qu’il a trouvé les traits de son personnage: « Je n’ai pas de programme prédéfini, d’albums prévus sur les quatre ou cinq ans à venir. Je fonctionne à l’envie. Comme cela a encore été le cas avec l’insensé. Des souvenirs d’enfance, ceux de la grande canicule de 1976, me sont revenus ; un ciel d’un bleu qui faisait mal, le bonheur d’être en vacances en pleine nature et de pouvoir me baigner dans la rivière, des flashs de beauté pure, de couleurs saturées. Je m’étais dit que j’aimerais vivre cette vie-là quand je serais grand. C’est le déclic, reste ensuite à imaginer l’histoire. Je crois aux vertus du bureau, des heures passées à faire des recherches, à accumuler des notes et compulser de vieux carnets tous les jours, sans se laisser distraire. Je vois mon métier comme celui d’un moine copiste et ça me va très bien ainsi. »
À 57 ans, Manu Larcenet est vraiment au sommet de son art. Né en 1969, il collabore de 1994 à 2001 au magazine Fluide glacial avec des récits humoristiques. Il se fait connaître du grand public avec les six tomes du Retour à la terre scénarisé par Jean-Yves Ferri dont le personnage principal est un certain Manu Larssinet, qui s’est installé au vert avec sa compagne et son chat.
Le premier tome du Combat ordinaire reçoit en 2004 le prix du meilleur album au festival d’Angoulême.
Avec les quatre tomes de Blast l’univers de Larcenet s’assombrit et nous plonge dans un étrange univers. L’artiste affectionne les défis. Il est en perpétuelle recherche et adapte en deux volumes en 2015 et 2016 Le rapport de Brodeck, le livre puissant et sombre de Philippe Claudel, comme une sourde menace qui enfle petit à petit.
En 2024, Manu Larcenet adapte La route de Cormac McCarthy, un des plus grands livres de notre époque. En le lisant, il a été « saisi par l’impression de pesanteur qui s’en dégage. Devant le miroir, installé à côté de mon écran, j’ai imaginé et mimé la gestuelle des personnages ; ils sont harassés, courbés sous le poids de leurs sacs. Le paysage est une chape qui s’effondre littéralement sur eux. » Et le récit graphique est à la hauteur du chef d’œuvre.
Avec L’insensé, Manu Larcenet renouvelle encore complètement sa palette et va à l’essentiel: le scénario et les textes sont épurés, la maîtrise du dessin est absolue. Tout le récit va à l’essentiel pour raconter la vie au quotidien d’un vieil homme solitaire qui regarde les oiseaux et écoute leur chant, pose un regard poétique sur la nature, observe la lumière du jour et les ombres de la nuit.
Tous les mercredis, Gabriel, un enfant « défectueux » vient lui réclamer le dessin d’un chat. Leur relation est très belle, au même titre que celle qu’il entretient avec Yannick, rencontré il y a vingt ans à l’hôpital psychiatrique où il était patient et lui travailleur social.
Tour à tour sombre et lumineux, comme la vie, « l’insensé » est une bande dessinée que vous aurez envie de relire pour vous imprégner de sa simplicité, de sa beauté, de la beauté des étoiles et des lucioles, de son éloge des petits riens, des bonheurs simples de l’existence… mais aussi de la maladie, de la violence et de la mort. L’émotion est toujours à fleur de page, encore davantage lorsque Yannick parvient à convaincre son ami d’écrire à ses enfants qu’il n’a pas vus depuis 25 ans. Et l’une des dernières phrases qu’il leur écrit est bouleversante: « La nuit, je suis parfois si bien que j’aimerais cesser d’être. »
Post Scriptum qui n’a rien à voir:
Pierre Martelanche, son histoire, sa pensée, l’album BD de Jean-Yves Loude seront les sujets de l’épisode complet des « CARNETS DE CAMPAGNE » de Dorothée BARBA, sur FRANCE INTER, le mercredi 11 novembre à 12h30.
À vos cassettes comme on disait au siècle dernier, on dit aujourd’hui
à vos « peaux de caste » !
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