« Il m’est arrivé de rencontrer des hommes admirables, cependant les seuls êtres à qui j’ai conscience de tout devoir sont des femmes. Elles se sont comportées à mon égard avec tant de naturel, de détermination et l’une d’elles de courage, que j’ai pu sous-estimer longtemps à quel point rien n’allait de soi.
Orphelin et enfant caché pendant la guerre, je n’acceptais ni l’autorité des hommes qui se substituaient à mon père, ni l’attachement des femmes qui avaient les gestes de ma mère. Que l’on tentât de m’imposer une volonté ou que l’on fit preuve à mon égard de trop d’affection revenait au même : c’était insupportable et je prenais la fuite.
La bonne volonté ne suffisait donc pas et, aujourd’hui encore, l’opiniâtreté des femmes dont il est question dans ce livre ne va pas sans étonnement. Tout cela a-t-il bien eu lieu comme j’en ai pourtant le souvenir très exact ? »
Vous venez de lire les premières lignes du dernier livre d’un homme qu’Isabelle et Olivier Giroud ont connu et aimé en compagnie de Jacqueline, son épouse si présente et si pétillante. Je les remercie d’avoir accepté de dire quelques mots sur cet écrivain dont la disparition est passée un peu inaperçue au cœur de cet été meurtrier … et la mort d’un romancier honorable comme Didier Decoin a été davantage relatée.

Photo Olivier Giroud
« Marcel Cohen, qui nous a quittés le 31 juillet 2026, aura été une voix des plus discrètes de la littérature même s’il a fait l’objet, au fil du temps d’une vraie reconnaissance. Né à Asnières en 1937, il passe son enfance, caché, en Bretagne lorsque sa famille est déportée. Après des études de journalisme et d’histoire de l’art, « Marcel Cohen a laissé le monde venir à lui et a fait de son observation, par le regard et par l’écoute, une méthode » comme l’évoque Tiphaine Samoyault dans le journal « Le Monde ».
Il était venu à Vienne en 2009 et en 2010 dans le cadre de Lettres sur cour, et plus récemment en 2024, pour présenter son dernier livre, Cinq femmes, où il retrace avec pudeur le courage et la bonté des cinq femmes qui l’auront sauvé, protégé, accueilli, nourri.
Son œuvre, « qui a établi les faits comme un genre littéraire à part entière » (Pierre Benetti, 2023) est reconnue aujourd’hui comme atypique et majeure et renouvelle l’expression de l’expérience biographique. »
Au cours de cette dernière rencontre à laquelle j’avais assisté, il avait évoqué en particulier, la première de ces « Cinq femmes » ( le livre est publié chez Gallimard et aujourd’hui en Folio) Annette, la bonne de ses parents qui lui avait sauvé la vie en l’emmenant dans son village de Bretagne après l’arrestation de toute sa famille à Paris, dont personne ne reviendra d’Auschwitz. Il avait évoqué les odeurs de l’enfance et l’odeur de sa mère était « l’odeur de l’absence ».
Dans sa discussion avec Isabelle, Marcel Cohen parlait de ces cinq femmes comme des « guerrières de la bonté ». Cet écrivain des faits apparemment insignifiants évoquait aussi ces prisonniers des camps décidant de fabriquer une couverture pour couvrir les épaules d’une condamnée à mort pour qu’elle ait moins froid au moment de ses derniers instants.
Il avait également parlé de Georges Perec – dont la famille a aussi « disparu » dans les camps- discutant avec son ami Robert Antelme – rescapé et auteur de « L’espèce humaine » – à la terrasse d’un café: le garçon qui leur apporte leur café fait tomber la cuillère de Robert Antelme et se précipite pour la ramasser et la ramener en cuisine sans entendre que Robert Antelme n’en a pas besoin puisqu’il ne met jamais de sucre dans son café. Le garçon revient avec la cuillère, Antelme remercie et s’en sert pour remuer son café. Perec s’en étonne et Antelme lui dit qu’il fait cela pour que le garçon de café ne se soit pas déplacé pour rien.
Comme l’écrit Tiphaine Samoyault dans son bel article d’hommage du journal « Le Monde », dans son œuvre « Souvenirs, rencontres, choses vues, réflexions, amorces d’aventures, tout est mis sur le même plan, sans hiérarchie, sans autorité. Les choses adviennent sous les yeux d’un homme ordinaire, qui pourrait être n’importe qui. »
Une grande partie de son œuvre est faite de fragments, de ce qu’il appelait des « faits ». Il y développe un sens aigu de l’observation où « la présence d’un coquetier dans un placard à vaisselle » ou d’un fait apparemment insignifiant revêt une véritable signification.

Photo Olivier Giroud
Pan sur le bec!
Selon la formule du « Canard enchaîné » lorsqu’il a publié une fausse information !
Les lecteurs les plus attentifs de mon dernier kaléidoscope sur les glaciers ont repéré que Joe Dassin n’a jamais chanté « Les neiges du Kilimandjaro »!
Tous les amateurs de Pascal Danel ( et du très beau film de Robert Guédiguian) savent que c’est lui qui a composé et chanté ce « tube » de l’année 1966. Soixante ans! Comme le temps passe, ma bonne dame.
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