Le projet initial -il y a huit ans déjà- de ce kaléidoscope était, en conformité avec l’étymologie du mot, de regarder chaque semaine les multiples facettes de notre présence au monde, de parler tour à tour de poésie et de politique, de livres et de films, des oiseaux et des fleurs, d’expositions et de bandes dessinées… et de passer aussi du rire aux larmes.
Je souhaitais aussi que ses destinataires soient aussi, de temps en temps, des contributeurs. Et c’est ainsi que j’ai eu le plaisir de confier les clés de ce rendez-vous hebdomadaire à Joël Vernet, Jean-Yves Loude, Claudie Gallay, Didier Pobel, Daniel Renault … Cécile Douyère s’en est emparé à quatre reprises ces derniers mois. Toutes ces contributions sont évidemment à retrouver sur ce blogue.
Pierre Guinot-Deléry avait réalisé mon 223ème kaléidoscope pour dénoncer les manipulations génétiques contribuant à fabriquer des chiens à faciès de plus en plus écrasés, des chiens à l’existence quotidienne transformée en enfer pour satisfaire les caprices de leur propriétaire.
Il propose de revenir cette semaine sur la pensée de Hartmut Rosa que j’avais eu la chance de voir il y a quelques années au siège de la Région Rhône-Alpes à Lyon. Il parlait de son premier ouvrage publié en français: « Accélération: une critique sociale du temps. » Un livre important sur l’accélération du rythme de nos vies, des changements sociaux, des déplacements et des communications, engendrant paradoxalement la sensation d’un rétrécissement et l’impression de manquer de temps en permanence.
Mais c’est un autre livre de Rosa qui a retenu l’attention de Pierre:
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Selon l’auteur lui-même (p.163), il s’agit d’un « petit livre ». L’affirmation est exacte matériellement : format 12×19 et pagination relativement réduite (166 pages). Mais, pour moi, il n’est pas loin d’être devenu un livre de référence.
Rendre le monde indisponible de Hartmut Rosa n’est pas tout à fait un ouvrage récent. Il est paru en Autriche en 2018 et en 2020 aux éditions La Découverte. Pour autant, il reste d’une actualité brûlante et je suis par ailleurs incapable d’expliquer pourquoi je ne l’ai lu qu’en 2026. Probablement le fameux syndrome de la « pile à lire » (« Tsundoku » en japonais…).
La thèse ici défendue repose sur un double constat : d’un côté, la modernité s’est donné comme objectif implicite de dominer le monde, exploiter au maximum ses ressources et en planifier le cours. En d’autres termes de le rendre « disponible » aux humains et ceci, si possible, de manière permanente et illimitée. Pourtant, il s’agit donc de l’envers de cette ambition, il arrive de plus en plus fréquemment que le monde se dérobe, se rende « indisponible », devienne illisible et muet, voire hostile (Cf par exemple les conséquences du changement climatique). Cette contradiction crée alors frustrations et colères.
À partir de cette analyse, le sociologue et philosophe qu’est Rosa développe l’idée selon laquelle la vision somme toute consumériste (au sens très large du terme) sur laquelle se fondent de plus en plus nos sociétés contemporaines prive leurs membres d’une dimension fondamentale qu’il nomme la résonance. Le mieux est de lui donner la parole sur ce point : « ce n’est pas le fait de disposer des choses, mais l’entrée en résonance avec elles, le fait d’être en mesure de susciter leur réponse (…) et de s’engager ensuite à son tour dans cette réponse, qui constitue le mode fondamental pour l’humain de l’être-au-monde dans sa forme vivante ». J’ajouterai cette autre citation : « (…) sujet et monde ne se présentent pas d’emblée comme deux entités indépendantes mais qu’ils émanent d’abord de leur interrelation et de leur attachement mutuel ». D’où l’importance de tourner le dos à la tentation d’une maîtrise du monde (sa « disponibilité ») pour vivre en harmonie avec son « indisponibilité » au moins partielle.
Je ne suis pas du tout un habitué des lectures philosophiques. Celle-ci est dense, requiert un peu de temps et d’attention mais je garantis que le béotien y trouvera son compte. Au-delà de l’approche qui semble à première vue assez théorique, le livre donne matière à réflexion sur toutes les dimensions de l’activité humaine, y compris les plus banales. Au fond, il condense bien des débats politiques, économiques, psychologiques et environnementaux en proposant une vision originale mais, à mon sens, très pertinentes des conflits qui nous agitent à la fois individuellement et collectivement.,Pourla somme modique de 10,50€, ce serait dommage de s’en priver…
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